Le changement climatique bouleverse-t-il vraiment nos champignons ?
Une année exceptionnelle, la suivante décevante : les cueilleurs le constatent sur le terrain depuis plusieurs saisons. La science commence tout juste à en mesurer l'ampleur.
Difficile de cueillir régulièrement sans remarquer que les saisons ne se ressemblent plus. Une année à cèpes abondants, la suivante quasiment blanche ; des girolles en retard, ou en avance, sans logique apparente. Ce ressenti de terrain n'est pas qu'une impression : les chercheurs commencent à documenter sérieusement l'effet du changement climatique sur les champignons, avec des premiers résultats aussi concrets qu'inquiétants pour certaines espèces.
Des cycles de fructification déjà mesurablement modifiés
À l'INRAE, les chercheurs qui étudient les champignons forestiers constatent déjà des changements dans leur phénologie, c'est-à-dire dans le rythme et la durée de leurs poussées au fil des saisons. Marc Buée, chercheur spécialisé sur le sujet, précise que si les températures annuelles moyennes continuent d'augmenter, d'autres espèces pourraient s'installer durablement dans nos forêts d'ici la fin du siècle, avec des équilibres entre espèces profondément modifiés.
Ce n'est donc pas une simple impression de cueilleur : la durée et le calendrier des poussées de champignons évoluent réellement, année après année, sous l'effet direct du climat. Ce type d'observation, appelé phénologie, est déjà bien documenté chez les plantes et les oiseaux migrateurs depuis des décennies, mais reste un champ de recherche relativement récent pour les champignons — un décalage qui explique en partie pourquoi les cueilleurs ont parfois le sentiment d'observer des changements que la science peine encore à confirmer avec certitude.
La truffe, premier signal d'alarme
Le cas de la truffe illustre bien à quel point la production peut désormais varier d'une année sur l'autre. La production française, qui atteignait environ 1 000 tonnes par an au début du XXe siècle, s'est effondrée au fil des décennies pour se stabiliser autour de 30 à 50 tonnes ces vingt-cinq dernières années, avec de fortes variations liées au climat.
Le pic le plus récent illustre bien cette fragilité : la sécheresse de l'été 2022 a fait chuter la récolte 2022-2023 à seulement 15 à 20 tonnes, avant qu'elle ne retrouve son niveau habituel dès la saison suivante. La truffe reste très sensible aux sécheresses estivales prolongées, qui touchent désormais aussi bien les régions méditerranéennes historiquement trufficoles que des zones plus septentrionales où on ne les observait pas auparavant.
Une production qui peut chuter d'un facteur trois en une seule saison, puis retrouver son niveau l'année suivante : c'est exactement le genre d'instabilité que les producteurs et chercheurs associent directement aux épisodes climatiques extrêmes, de plus en plus fréquents.
Cèpes et girolles : des réponses différentes au même climat
Sur le terrain, les sociétés mycologiques régionales confirment ce que beaucoup de cueilleurs ressentent. En Côte-d'Or, le président de la société mycologique locale évoque avoir "perdu 80 % en volume" sur ses récoltes lors d'une saison marquée par des sécheresses répétées, en expliquant que les arbres affaiblis par le manque d'eau nourrissent moins bien les champignons qui leur sont associés en symbiose. Ce témoignage rejoint celui de nombreux cueilleurs amateurs, qui constatent depuis plusieurs années des récoltes de plus en plus imprévisibles d'une saison à l'autre, sans qu'un simple calendrier suffise à anticiper les bonnes années.
Ce qui est frappant, c'est que toutes les espèces ne réagissent pas de la même façon aux mêmes conditions. Une même saison peut voir les cèpes bien présents, tandis que les girolles et les trompettes de la mort se font attendre, faute de pluies suffisamment régulières pour soutenir leur développement. Cette différence de comportement entre espèces, pourtant voisines et parfois présentes dans les mêmes sous-bois, montre que le changement climatique ne touche pas le monde fongique de façon uniforme.
Pour un cueilleur, cela se traduit concrètement par une nécessité de diversifier ses coins et ses attentes plutôt que de compter sur une espèce précise à date fixe, comme cela pouvait sembler plus prévisible il y a quelques décennies.
Une image encore incomplète
Il serait toutefois exagéré de prétendre que la situation est déjà parfaitement comprise. Marc-André Selosse, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle, reconnaît lui-même qu'il n'existe pas encore d'image claire et globale de l'évolution du monde fongique face au changement climatique. Avec environ 30 000 espèces de champignons recensées en France, difficile d'établir un bilan uniforme : certaines espèces reculent faute de conditions favorables, d'autres semblent au contraire progresser. Mais ce mot de "migration" mérite d'être précisé, car un mycélium déjà installé ne se déplace pas : il reste fixé à son arbre et à son sol, et dépérit sur place si les conditions se dégradent. Ce qui migre, ce sont les générations suivantes, via les spores : quand l'une d'elles atterrit dans une zone plus favorable, avec un arbre partenaire compatible à proximité, elle peut y germer et fonder un nouveau mycélium. D'une décennie à l'autre, l'aire de répartition de l'espèce se décale ainsi peu à peu vers le nord ou vers l'altitude, un peu comme une forêt qui avance en se ressemant plus loin, plutôt qu'en marchant. Les champignons capables de s'associer à plusieurs essences d'arbres différentes ont ainsi plus de facilité à s'installer ailleurs que ceux liés à une seule essence, qui ne peuvent progresser qu'au même rythme que leur arbre partenaire. La prudence scientifique reste donc de mise, mais les premiers signaux, eux, sont bien réels et documentés.
Une bonne raison de plus pour bien connaître son terrain de cueillette et rester attentif d'une saison à l'autre : les repères d'hier ne garantissent plus les récoltes de demain, et c'est justement en observant régulièrement ses coins habituels qu'on apprend à repérer ces changements avant qu'ils ne deviennent une évidence.
