411 espèces de champignons sont désormais menacées d'extinction
Pour la première fois, les champignons entrent officiellement dans la liste rouge mondiale des espèces en danger. Et la France vient de publier la sienne.
On les croit increvables, capables de repousser sur n'importe quel tronc mort ou sous n'importe quel arbre. Pourtant, en mars 2025, l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a annoncé un chiffre qui a surpris jusqu'aux mycologues : sur 1 300 espèces de champignons évaluées dans le monde, 411 sont désormais officiellement menacées d'extinction. Un basculement pour une organisation qui, depuis sa création en 1964, s'est longtemps concentrée sur les mammifères et les oiseaux, laissant le monde fongique quasiment absent de ses radars.
Un chiffre à relativiser immédiatement : il existe entre 2,2 et 3,8 millions d'espèces de champignons sur Terre, et seule une infime fraction a été évaluée pour l'instant. Mais c'est justement ce qui inquiète : si un échantillon aussi restreint révèle déjà autant d'espèces en danger, la situation réelle est probablement bien plus large. La Liste rouge de l'UICN existe depuis 1964, mais elle ne s'intéressait jusqu'ici quasiment qu'aux mammifères et aux oiseaux. Les champignons, largement invisibles la majeure partie de l'année sous forme de mycélium souterrain, ont longtemps été les grands oubliés de la conservation.
La France publie sa première liste rouge des champignons
Quelques mois plus tard, en France, une première historique : en collaboration avec l'Office français de la biodiversité, des mycologues ont publié la toute première évaluation du risque d'extinction pour trois grandes familles de champignons forestiers bien connues des cueilleurs — les bolets, les lactaires et les tricholomes. Résultat : sur 319 espèces étudiées, 12 sont déjà considérées comme menacées sur le territoire français.
Jusqu'à cette liste, aucune espèce de champignon ne bénéficiait d'un programme de conservation ou de protection spécifique en France. Une lacune que ce premier inventaire commence tout juste à combler. Ce n'est pas un hasard si les mycologues ont commencé par les bolets, lactaires et tricholomes : ce sont des familles bien documentées, faciles à observer sur le terrain depuis des décennies, et donc les mieux placées pour révéler des tendances fiables sur le long terme. D'autres familles de champignons, moins étudiées, devraient suivre dans les prochaines mises à jour de la liste.
Pourquoi certains champignons ne peuvent pas simplement "aller ailleurs"
La déforestation et l'urbanisation restent les premières causes identifiées par l'UICN. Mais le changement climatique s'ajoute désormais à la liste, en particulier pour les espèces les plus spécialisées. Certains champignons ne s'associent qu'avec une ou deux essences d'arbres précises : si cette essence recule ou disparaît d'une région, le champignon n'a tout simplement aucun autre partenaire vers qui se tourner.
L'exemple le plus documenté est celui du Tricholome colosse, un grand champignon forestier au chapeau brun, aujourd'hui classé vulnérable après la disparition de 30 % des vieilles forêts de pins de Finlande, de Suède et de Russie depuis 1975. Aux États-Unis, plus de 50 espèces sont directement menacées par les changements dans les régimes de feux de forêt, de plus en plus fréquents et intenses avec le réchauffement climatique. Deux continents, deux causes différentes, mais un même point commun : des habitats anciens, longs à se reconstituer, qui disparaissent plus vite qu'ils ne peuvent se régénérer.
Le problème n'est donc pas seulement la disparition d'un habitat : c'est la vitesse à laquelle elle se produit. Un champignon peut coloniser un nouveau territoire par ses spores, mais seulement si ce territoire existe encore et reste accessible au bon rythme — ce qui n'est plus toujours le cas. En France, la liste rouge pointe des menaces très similaires : sylviculture intensive, conversion de forêts en terres agricoles, urbanisation et aménagements touristiques en montagne, auxquelles s'ajoutent l'assèchement des habitats et l'intensification des tempêtes et des incendies liés au changement climatique.
Ce que ça change pour les cueilleurs
Cette nouvelle liste rouge n'est pas qu'une affaire de spécialistes, même si un cueilleur individuel ne peut évidemment rien face à la déforestation ou à l'urbanisation à grande échelle. Ce qui reste à sa portée, en revanche : ne pas ajouter de pression inutile sur des espèces déjà fragilisées. Éviter de gratter le sol ou d'arracher le mycélium en récoltant, préserver les vieux arbres et le bois mort quand on en croise, et rester attentif aux espèces qui semblent se raréfier dans ses coins habituels. Pour qui veut aller plus loin, l'application INPN Espèces, développée par l'Office français de la biodiversité — celui-là même qui a coproduit la liste rouge française — permet à n'importe qui de signaler ses observations de champignons. Ce sont ce type de signalements, faits par des milliers d'amateurs chaque saison, qui alimentent concrètement les données utilisées ensuite par les mycologues pour actualiser ces inventaires.
Ce sont d'ailleurs les mêmes gestes que ceux détaillés dans notre charte de sécurité pour la cueillette — protéger le mycélium et respecter les espèces qu'on ne consomme pas n'est donc pas qu'une question de politesse envers la forêt, c'est aussi un vrai enjeu de conservation.
Un chapeau qui se raréfie dans un coin habituel n'est peut-être pas qu'une mauvaise année : ça vaut la peine d'y prêter attention, saison après saison.
