Ces champignons venus d'ailleurs : quand des espèces exotiques s'installent en France
Une forêt française n'est pas un vase clos. Depuis un siècle, des champignons franchissent les océans, cachés dans une balle de laine, une cargaison de bois ou la terre autour d'une plante d'ornement. Certains se sont si bien installés qu'ils sont devenus banals dans nos sous-bois, au point que la plupart des promeneurs ignorent leur origine lointaine. Voici trois de ces voyageurs, et la manière dont ils sont arrivés jusqu'ici.
Comment un champignon traverse un océan
Ce qui voyage, ce sont des spores microscopiques ou des fragments de mycélium, portés malgré eux par les activités humaines. La laine brute importée pour l'industrie textile, le bois d'œuvre expédié d'un continent à l'autre, la terre autour des racines d'une plante d'ornement : chacun de ces transports peut embarquer, sans que personne ne s'en aperçoive, les spores d'une espèce qui n'a rien demandé. Une fois arrivé, le champignon a besoin d'un substrat compatible pour s'installer. Quand les conditions sont réunies, parfois des décennies plus tard, un promeneur découvre soudain une espèce que personne n'avait jamais vue dans la région.
L'Anthurus d'Archer, l'Australien devenu banal
Impossible de le manquer : une étoile rouge à plusieurs branches, une odeur de charogne, une apparence presque inquiétante. L'Anthurus d'Archer (Clathrus archeri), surnommé « doigts du diable » ou « pieuvre des bois », est pourtant totalement inoffensif pour l'humain. Il est en revanche loin d'être français d'origine : cette espèce vient d'Australie et de Nouvelle-Zélande.
Son arrivée en France remonte aux environs de 1920. Deux hypothèses circulent, sans qu'aucune ne fasse consensus définitif : les spores auraient voyagé dans des balles de laine australienne débarquées à Bordeaux ou destinées aux filatures de Raon-l'Étape, dans les Vosges ; ou bien le champignon serait arrivé avec le fourrage des chevaux de soldats australiens pendant la Première Guerre mondiale. Depuis, il s'est répandu dans toute l'Europe et se rencontre aujourd'hui couramment dans les bois clairs, en particulier dans le sud de la France.
Photos : JeanRoulin et Jose Angel Urquia Goitia, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Odeur : nauséabonde, comparable à celle du satyre puant
Période : mai à décembre
Habitat : bois clairs, lisières, paillis, sols acides
Comestibilité : sans intérêt culinaire
L'anémone, la cousine australienne moins connue
Moins répandue que l'Anthurus d'Archer mais tout aussi spectaculaire, Aseroe rubra partage la même famille (les Phallacées) et la même odeur de viande en décomposition. On la surnomme « anémone » ou « champignon-anémone de mer » en raison de sa forme étoilée à bras courts, rouge vif, qui évoque effectivement les tentacules d'une anémone marine. Elle est également native d'Australie et de Tasmanie, où elle fut d'ailleurs le premier champignon australien décrit scientifiquement, en 1800, par le botaniste français Jacques Labillardière.
Comme sa cousine, elle a été introduite dans plusieurs régions tempérées, dont l'Europe, principalement via la terre, le paillis et les plantes ornementales transportées. Sa présence en France reste sporadique et surtout liée aux milieux transformés par l'homme : jardins, espaces paillés, zones urbaines plutôt que profondeurs de forêt.
Photos : Pseudopanax (domaine public) et cas Liber (domaine public), via Wikimedia Commons
Odeur : nauséabonde, charogne
Habitat : paillis, jardins, zones herbeuses perturbées
Comestibilité : sans intérêt culinaire, présence de gléba toxique suspectée
Le champignon à pores d'orange, un nouveau venu plus discret mais plus problématique
Repéré pour la première fois en France en 2015 dans le Sud-Ouest, Favolaschia calocera attire l'œil par sa couleur orange vif et sa face inférieure couverte de larges pores géométriques, presque en nid d'abeille. Originaire de Madagascar ou d'Asie du Sud-Est selon les sources, cette espèce pantropicale a mis plusieurs décennies à traverser les continents : présente en Nouvelle-Zélande dès les années 1950, elle n'a atteint l'Europe que bien plus tard, probablement via le commerce du bois.
Contrairement aux deux espèces précédentes, ce champignon xylophage inquiète davantage les mycologues. Il colonise rapidement le bois mort de nombreuses essences et sécrète des substances qui limitent l'installation d'autres champignons à proximité, un comportement qui pourrait, à terme, jouer en défaveur des espèces locales sur le même support. Son expansion est jugée rapide, et l'espèce a déjà été repérée dans plusieurs régions françaises, de la Manche au Pays basque.
Photo : Bernard Spragg. NZ, CC0, via Wikimedia Commons
Face inférieure : larges pores en nid d'abeille
Habitat : bois mort de feuillus, zones perturbées
Comestibilité : sans intérêt culinaire
Confusions possibles
Photo : Siga, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Ce que ces voyages nous apprennent
Ces trois histoires racontent la même chose sous des angles différents : les frontières n'existent pas pour un mycélium. Un champignon suit ses partenaires, ses substrats et le climat qui lui convient, sans se soucier des continents. Certaines introductions restent anecdotiques, comme l'Anthurus d'Archer ou l'anémone, devenues des curiosités de sous-bois plus que de véritables menaces. D'autres, comme le champignon à pores d'orange, méritent une attention plus soutenue de la part des mycologues, qui continuent d'en documenter l'expansion.
Questions fréquentes
L'Anthurus d'Archer est-il dangereux ?
Non, il n'est pas toxique. Il est simplement non comestible et dégage une odeur nauséabonde à maturité.
L'anémone (Aseroe rubra) est-elle comestible ?
Non, elle est considérée comme sans intérêt culinaire et potentiellement toxique à maturité.
Peut-on manger le champignon à pores d'orange ?
Non, Favolaschia calocera n'a aucun intérêt culinaire connu.
Comment distinguer l'Anthurus d'Archer du clathre rouge ?
Une fois développé, l'Anthurus d'Archer forme des « doigts » ou branches allongées, tandis que le clathre rouge forme une structure en cage ou en filet. La confusion n'est possible qu'au stade juvénile, en forme d'œuf.
